Saviez-vous que les forêts de mangroves, formant une barrière naturelle de plusieurs mètres de large, pouvaient réduire considérablement le flux d’un tsunami ?  En 2004, le tsunami qui a frappé les zones côtières des provinces d’Aceh et du nord de Sumatra sur l’île de Sumatra, en Indonésie, a fait 220 000 victimes. Les forêts de mangrove de la région avaient été fortement déboisées, principalement en raison de pratiques agricoles intensives qui ont converti les forêts en terres cultivables. En 2011, le financement initial du Fonds Carbone Livelihoods a permis à l’ONG indonésienne Yagasu de restaurer 5 000 hectares de mangroves pour protéger le littoral. En 2018, Livelihoods a renouvelé son soutien pour financer la restauration de 5 500 hectares supplémentaires, et développer des activités économiques  pour les communautés locales.

Scientifique de formation, visionnaire et engagé, Bambang Suprayogi est le fondateur et Directeur Général de l’ONG locale Yagasu, depuis son lancement en 2001. Il a une vision forte pour coupler préservation des forêts de mangroves et création de sources de revenu pour les communautés locales. Comment le modèle du Fonds Carbone Livelihoods a-t-il permis d’associer restauration des mangroves et amélioration des conditions de vie des villages côtiers ? Pourquoi le moment est-il venu de déployer un modèle de résilience qui a prouvé son efficacité, à échelle mondiale ? Bambang Suprayogi témoigne.

Livelihoods :  Qu’avez-vous accompli dans le cadre du projet Livelihoods-Yagasu sur les zones côtières d’Aceh et de du nord de Sumatra ?

Bambang Suprayogi : « Avec le soutien de Livelihoods, nous avons réussi à restaurer tout un écosystème de mangroves qui avait été entièrement détruit par le passé. Les effets dévastateurs du tsunami de 2004 nous ont montré que les forêts de mangroves jouaient un rôle clé pour la protection du littoral  et de ses habitants. Entre 2011 et 2014, nous avons planté 18 millions de mangroves sur 5 000 hectares pour reconstruire une barrière naturelle de forêts qui sont essentielles pour assurer la survie dans ces régions fragiles. En 2018, un nouveau projet carbone financé par les investisseurs de Livelihoods nous aide à restaurer 5 500 hectares supplémentaires et séquestrer 2,5 millions de tonnes de carbone sur 20 ans ! Ces deux projets s’étaleront sur une superficie totale de 1 824 kilomètres, qui est un enjeu vital pour les populations locales ».

Livelihoods : Que répondriez-vous si on vous disait que la compensation carbone ne génère pas de bénéfices pour les populations locales ?

Bambang Suprayogi : « Je répondrais que c’est complètement faux. Le modèle économique du Fonds Carbone Livelihoods nous a permis de restaurer une large étendue de forêts et d’améliorer la vie des communautés locales. Il s’agit d’un modèle de séquestration puissant qui va au-delà de la compensation carbone et des crédits générés. Dans le cadre du projet nous nous engageons à générer des impacts sociaux et économiques de taille pour ces populations. Par exemple, dans le second projet, lancé en 2018, nous nous engageons à développer des activités économiques, liées à l’écosystème de mangrove, qui bénéficient directement aux populations. En réalité nous envisageons les forêts de mangrove comme un ensemble, où la faune, la flore et les habitants  joignent leurs forces pour créer un écosystème pleinement fonctionnel pour le bénéfice de tous ».

Livelihoods : Quelles sont les activités économiques générées grâce aux forêts de mangroves pour les populations locales ?

Bambang Suprayogi : « Au-delà de la plantation de mangroves le long du littoral, nous plantons désormais aussi des mangroves à l’intérieur et autour des étangs piscicoles. Nous aidons à restaurer des fermes piscicoles précédemment dégradées, car les mangroves constituent un écosystème extrêmement riche qui offre un habitat naturel et fertile pour la production de poissons, de crevettes et de crabes. Il s’agit d’une approche de sylviculture : développer des fermes piscicoles fertiles dans les forêts de mangroves. Au total, nous avons développé 14 communautés d’étangs à poissons dans la zone du projet. Grâce à cela, les pêcheurs ont considérablement augmenté leurs revenus.

Mais au-delà des activités piscicoles, il existe en réalité de nombreux produits qui peuvent être extraits des arbres de mangroves et vendus sur le marché. Une des activités clés que nous mettons en œuvre avec nos équipes terrain est la production de batik. Le batik est le textile traditionnel provenant des fibres et des teintures des plantes de la mangrove ! Une variété de couleurs peut être extraite des feuilles, des branches et des racines de l’arbre, comme le jaune, le rouge, le brun, qui sont 100% naturelles. Sur la zone du projet, nous avons constitué une communauté de 310 femmes qui travaillent sur chaque étape de production du batik : depuis le dessin du motif, la coloration, l’emballage et jusqu’à la commercialisation du tissu. Le batik est actuellement vendu à l’aéroport de Jakarta, mais nous poursuivons nos efforts pour faire grandir cette communauté et exporter le tissu à l’international.

Certains aliments sont également extraits des arbres de mangroves ! Des feuilles de l’arbre nous pouvons extraire des nutriments pour fabriquer de la farine, des chips, du sirop et différentes variétés de biscuits que nous développons avec ces communautés de femmes. Nous avons d’ailleurs créé des coopératives pour leur permettre  d’augmenter la vente de ces produits sur le marché. »

Livelihoods : Yagasu mène de nombreux travaux de recherche scientifique, pour évaluer le potentiel de séquestration carbone des mangroves. Quels sont les grands enseignements de vos recherches ?

En tant qu’ONG, nous sommes présents dans les régions d’Aceh et de Medan depuis 2001 avec pour mission initiale la protection des éléphants. Mais lorsque le tsunami de 2004 a frappé la région, nous avons décidé de nous consacrer à la restauration des forêts de mangroves. Depuis, nous avons en effet mené de nombreuses recherches scientifiques pour calculer le potentiel de séquestration carbone de ces forêts.

Dans nos recherches initiales, nous avons calculé le diamètre des arbres pour mesurer la quantité de carbone qu’ils séquestraient au fur et à mesure de leur croissance. Mais aujourd’hui, nous prenons également en compte la hauteur des arbres dans nos calculs. Nous avons ouvert une unité de recherche sur le carbone et la biodiversité (CBRU) dans la zone du projet Livelihoods qui nous permet de suivre régulièrement a croissance des arbres et de la quantité de carbone qu’ils peuvent séquestrer. Nous avons constaté qu’au-delà des arbres, les forêts de mangroves peuvent également stocker du carbone dans le sol. Et plus le sol est fertile, plus les quantités de carbone stocké sont élevées. »

Livelihoods : quelle est d’après vous la prochaine étape du projet pour les années à venir ?

Bambang Suprayogi: “Le projet carbone que nous avons mis en œuvre à Sumatra avec le soutien de Livelihoods a porté ses fruits. Non seulement d’un point de vue carbone mais aussi en termes de bénéfices pour les populations locales et la préservation de la biodiversité. Je pense qu’il est maintenant temps de porter ce modèle à une échelle plus grande, au niveau mondial, tout en l’adaptant aux spécificités locales. Par ailleurs, plutôt que de parler de séquestration carbone, nous devrions parler d’un modèle qui permet de s’adapter et d’atténuer les effets du réchauffement climatique. Car l’horloge climatique nous montre que nous n’avons plus le temps de multiplier les idées, de tester et d’innover sans cesse. Il est désormais grand temps de se concentrer sur des modèles qui ont fait leurs preuves et qui génèrent un impact réel localement, et ce, à trois niveaux : social économique et environnemental. De nombreux acteurs parlent du prix du carbone par exemple, alors que nous devrions parler de résilience.

L’approche Livelihoods est en ce sens très intéressante, car il s’agit d’une coalition d’acteurs qui unissent leurs forces pour créer des environnements, des entreprises et des communautés hautement résilientes. Cette coalition peut désormais aller plus loin et répliquer ce modèle à grande échelle, en montrant aux gouvernements et aux organisations internationales la voie pour accélérer l’action climat ».

(1) D’après une étude publiée en 2014 par Wetlands International & The Nature Conservancy 

Photos : Hellio Vaningen / Livelihoods Funds.

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