Manoj Kumar, Naandi Foundation, Araku valley, India

Située dans l’Est de l’Inde, la vallée de l’Araku est entièrement habitée par des tribus indigènes. La région est tellement isolée que seule une route principale permet d’y accéder. Il y a vingt ans, les Adivasis, communautés marginalisées d’Araku, souffraient d’un taux d’alphabétisation extrêmement bas et d’un taux de mortalité maternelle extrêmement élevé. La région avait été déboisée pendant les colonies britanniques, entraînant érosion des sols, dégradation des terres et à la pauvreté pour les agriculteurs de la vallée. La forêt, écosystème essentiel pour assurer la survie des communautés Adivasi, avait disparu.

En 2010, le Fonds Carbone Livelihoods a soutenu la Naandi Foundation pour aider les habitants de la vallée à régénérer leur forêt grâce à des pratiques agricoles durables. Les agriculteurs ont appris à faire leur propre compost, à augmenter la fertilité des sols et même à produire leur propre « café d’Araku« , un café de haute qualité et 100% biologique qui est maintenant commercialisé à l’international. En combinant séquestration du carbone (1 million de tonnes de CO2 sera stocké sur 20 ans) et agriculture durable, le modèle Livelihoods a déjà permis de planter 6 millions d’arbres, parmi lesquels 3 millions de plants de café.

En 2018, Livelihoods a renouvelé son soutien et a lancé avec la Naandi Foundation un projet encore plus ambitieux qui combine la préservation des paysages, la restauration des sols et l’agriculture durable. Le projet Livelihoods-Araku 2 permet de convertir 18 000 hectares et de former 40 000 agriculteurs à des pratiques durables. Du sommet des collines, jusqu’aux bassins et aux rizières de la vallée, le projet a pour objectif de restaurer l’ensemble du paysage, d’améliorer la sécurité alimentaire et préserver la biodiversité locale pour assurer le développement économique de toute la vallée. Ce deuxième projet Livelihoods-Araku permettra de séquestrer 2,3 millions de tonnes de CO2 supplémentaires sur 20 ans.

Visionnaire, très impliqué pour transformer la vie des familles tribales et les relier au monde moderne, Manoj Kumar est le PDG de la Naandi Foundation. Il explique comment le projet Livelihoods-Araku a transformé la vie de ces populations indigènes déconnectées du monde, et pourquoi il est urgent de parler de gestion durable des terres, plutôt que de compensation carbone uniquement.

Manoj Kumar, PDG de la Naandi Foundation

Livelihoods : Que vous inspire cette critique sur les programmes de compensation carbone ?

 « La tragédie de l’humanité est d’attendre qu’une catastrophe se produise avant de mettre en place des solutions concrètes pour enrayer le réchauffement climatique. Nous devons prendre conscience de toute urgence que les catastrophes environnementales peuvent frapper n’importe où et à n’importe quel moment. Dans un monde interconnecté, nous devrions saisir cette opportunité qu’ont les entreprises et les pays en développement de joindre leurs forces. Ils peuvent montrer que l’idée même de compensation carbone peut se traduire en des projets à grande échelle avec des impacts environnementaux, sociaux et économiques tangibles.

C’est exactement ce pourquoi nous œuvrons avec le Fonds Livelihoods dans la vallée d’Araku et depuis 2010, lorsque nous avons lancé ensemble le premier projet carbone. Le modèle Livelihoods combine deux idées extraordinaires : au lieu d’acheter du carbone sur le marché, il s’agit là d’un mécanisme de séquestration carbone, ce qui signifie que nous investissons dans des régions du monde dégradées, où les populations locales sont prêtes à s’investir pour les restaurer.

Deuxièmement, le modèle contribue à éradiquer la pauvreté grâce à sa forte composante de développement économique. C’est probablement la manière la plus intelligente d’aborder plusieurs Objectifs de Développement Durable.                

Livelihoods : Qu’avez-vous mis en place dans la vallée d’Araku depuis le lancement du premier projet en 2010 ?

« La vallée d’Araku était auparavant une écorégion qui a été fortement déboisée. Avec l’équipe Livelihoods, nous avons aidé à planter 19 variétés d’arbres, dont 1 000 hectares de caféiers, qui non seulement séquestrent du carbone mais génèrent aussi des revenus. Dans la deuxième phase du projet, lancée en 2018, nous allons plus loin, pour transformer l’ensemble du paysage de la vallée grâce à une agriculture régénératrice et aborder simultanément plusieurs enjeux liés au changement climatique.

Au lieu de nous contenter d’examiner les cultures produites par chaque ménage, nous sommes désormais dans une approche globale. Par exemple, nous mettons en place des solutions pour construire une forêt régénératrice, à proximité des logements des communautés, afin de les aider à couper du bois de chauffage de manière durable pour chauffer leurs maisons. Nous prenons en compte la gestion des terres, du bétail et des ressources naturelles. Cette approche holistique prend tout son sens auprès des populations locales. Au lieu d’être perçues comme les créateurs du changement climatique, ces tribus deviennent maintenant des modèles. Et cela a été possible grâce au soutien d’entreprises privées qui ont décidé d’agir au-delà de leurs frontières et de s’inscrire dans une profonde transition pour améliorer la vie de ces communautés ».

Livelihoods : Quels sont les objectifs de développement durable visés par ce modèle ?

« Le modèle du projet Araku repose sur une approche extrêmement holistique et je ne parle pas uniquement d’un point de vue carbone ou réduction de la pauvreté. Nous abordons également les enjeux d’égalité homme – femme, de sécurité alimentaire, sécurité nutritionnelle, pour n’en citer que quelques-uns. Dans l’impasse actuelle des négociations politiques internationales, voici un plan d’action fondamental et de grande envergure, qui devrait servir d’inspiration aux dirigeants mondiaux ! D’autant plus que les Fonds Carbone Livelihoods sont soutenus par des entreprises privées, qui sont autrement accusées d’exploiter les ressources de la planète. Nous mettons ici en place un modèle où ces entreprises ouvrent la voie vers un modèle résilient, alternatif et plus moderne en faveur de la diversité climatique.

C’est aussi une occasion unique d’avancer concrètement pour la préservation de la biodiversité, la qualité nutritionnelle et l’équilibre alimentaire. Car ce modèle permet de passer d’une monoculture et des modèles agricoles industrialisés à une agriculture régénérative et biologique, fondée sur des connaissances terrain. Nous sommes désormais en mesure d’aider ces communautés à commercialiser leurs produits sur le marché mondial. Il s’agit donc d’un ensemble de bénéfices, rendus possibles grâce au modèle Livelihoods. Y faire référence par le seule terme de « crédits carbone » est une façon très limitée d’exprimer notre mission à Araku ».

Araku valley
Araku India

Livelihoods : Si nous ne parlons pas de compensation carbone, quelle est la portée réelle du projet ?

« Nous devons nous arrêter un instant sur le concept même du carbone. Je pense qu’il est important de comprendre, collectivement, que le carbone au-dessus du sol, est soutenu par la vie en-dessous du sol. Lorsque la fertilité du sol est menacée, la vie humaine est en danger. La façon dont nous avons pratiqué l’agriculture avec un usage excessif de produits chimiques et d’engrais, appauvrissait le sol de son carbone, ce qui conduisait à des sols morts et à la désertification.

Ce que j’apprécie le plus dans le modèle Livelihoods c’est son approche positive de la séquestration carbone. Pour être honnête, je pense parfois que nous devrions arrêter d’utiliser le terme « carbone », car ce que nous mettons en œuvre dans la vallée c’est une gestion agricole durable des terres (en anglais SALM[1]). Nous devrions ajouter un « P » à cette démarche, pour Planète. Parce que nous œuvrons pour une transformation écologique du paysage qui repose sur une connaissance traditionnelle du compostage, de la culture en rotation et des cultures intercalaires qui améliorent la fertilité des sols.

Dans l’ensemble, le projet permet d’assurer le bien-être de la planète et des communautés grâce à la composante commune du carbone. En quoi ce serait une mauvaise chose ?

Livelihoods : quels sont les défis qui attendent la Naandi Foundation et les tribus Adivasi pour assurer la transition de la vallée sur le long terme ?

« Il est important de comprendre que le projet que nous mettons en œuvre avec Livelihoods est très complexe. Réussir notre mission implique de nombreux efforts de la part des communautés. Leur expliquer qu’elles doivent travailler dur, sur leurs propres terres et séquestrer du carbone pour le reste de la planète implique beaucoup d’efforts, d’imagination et de pédagogie de notre part. Il est presque insultant de leur dire qu’il y a un scepticisme croissant sur le concept même de la compensation carbone. Et la raison en est simple : ils fournissent des efforts non seulement pour améliorer leurs conditions de vie, mais aussi pour rendre la planète plus verte pour nos enfants. Le défi qui nous attend est de continuer à les mobiliser. Il ne s’agit pas d’une entreprise ou d’un commerce. Il s’agit de continuer à mobiliser la collectivité. Au sein de Naandi, nous devons faire preuve de beaucoup d’imagination pour maintenir un lien harmonieux entre ces populations locales et la nature.

Avec le soutien de Livelihoods, nous devons continuer à envoyer des délégations dans la vallée d’Araku, qu’il s’agisse d’entreprises, de médias, d’investisseurs déjà impliqués dans le fonds mais aussi de nouveaux investisseurs, pour leur montrer notre démarche concrète vers la résilience ».

[1] En anglais, les Sustainable Agriculture and Land Management (SALM) practices désignent des pratiques agricoles et une gestion des terres durables. Cliquez ici pour en savoir plus.

Comment les agriculteurs marginalisés de la vallée d’Araku sont-ils sortis de la pauvreté ?

Découvrez la conférence TED de Manoj Kumar, du 14 février 2020 :

 

Photos : Hellio Vaningen / Naandi Foundation / Livelihoods Funds.

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