Dans l’ouest du Kenya, les pentes du Mont Elgon abritent plus de 2 millions d’habitants ainsi que l’un des principaux bassins versants du lac Victoria. Mais la région du Mont Elgon est également un écosystème menacé en raison d’une forte croissance démographique ainsi que de pratiques agricoles non durables, de méthodes de pâturage incontrôlées, de l’érosion du sol, qui constituent autant de facteurs de dégradation des terres. La majorité des petits exploitants de la région du Mont Elgon pratiquent une agriculture diversifiée : cultures diverses, élevage du bétail, notamment de vaches laitières pour la production de lait. Ils sont tous confrontés à des enjeux de taille : faibles rendements, production laitière non durable ou encore faibles connexions au marché.

En 2016, le Fonds Carbone Livelihoods a lancé un projet ambitieux pour lutter simultanément contre la pauvreté rurale, la dégradation des terres et la productivité laitière dans la région du Mont Elgon. Le financement initial du Fonds Livelihoods soutient Vi Agroforestry, une ONG présente au Kenya, pour améliorer la vie de 30 000 petits exploitants agricoles via l’adoption de l’agroforesterie et une gestion durable des terres, qui permettent d’améliorer les revenus et les moyens d’existence des agriculteurs.

Directrice Régionale Adjointe de l’ONG Vi Agroforestry, Wangu Mutua a une grande expérience dans la conduite de projets d’agroforesterie ainsi qu’une fine compréhension des défis liés à la pauvreté, auxquels sont confrontés les agriculteurs en zone rurale au quotidien. Comment le modèle d’investissement du Fonds Carbone Livelihoods contribue-t-il à améliorer leur vie et leurs revenus ? Quelles sont les objectifs atteints mais aussi les défis liés à la mise en œuvre d’un projet carbone à grande échelle, qui adresse à la fois des enjeux de réchauffement climatique et de pauvreté rurale ? La parole est à Wangu Mutua.

Wangu Mututa, Vi Agroforestry, Livelihoods Funds

Livelihoods : En quoi consiste le projet Livelihoods sur le Mont Elgon ?

Wangu Mutua : “Le projet vise à soutenir les personnes qui tentent d’améliorer des conditions de vie difficiles. Les agriculteurs de la région du Mont Elgon essaient de payer leurs frais médicaux, inscrire leurs enfants à l’école, se procurer un logement décent. L’agriculture et la production laitière sont leur principale source de revenus et leur seule solution pour sortir de la pauvreté.

Lorsque nous avons rencontré l’équipe Livelihoods il y a quelques années, nous terminions la phase pilote d’un projet carbone agricole, focalisé sur le carbone du sol et la production alimentaire. Mais le modèle innovant du Fonds Carbone Livelihoods nous a offert l’opportunité d’explorer les impacts économiques générés au profit des petits exploitants agricoles autour du Mont Elgon. Ensemble, nous développons des activités économiques qui contribuent à augmenter la production de lait, soutenir les coopératives laitières qui pourraient relier les petits exploitants au marché et à construire des chaînes d’approvisionnement durables”.

Livelihoods : Comment peut-on relier crédits carbone avec de meilleurs revenus pour ces fermiers ?

“Le modèle Livelihoods permet de coupler séquestration carbone avec amélioration de la production alimentaire et de la productivité agricole. D’une part, les agriculteurs bénéficient une formation sur les pratiques de gestion durable des terres, y compris la gestion des nutriments, l’agroforesterie, la gestion du bétail et la rotation des cultures. Toutes ces pratiques se sont révélées efficaces pour améliorer la productivité de l’exploitation des terres. D’autre part, l’adoption de ces pratiques agricoles durables permet de séquestrer le carbone tout en améliorant la fertilité des sols, via la plantation d’arbres et une meilleure production laitière. La quantité de carbone séquestré est restituée aux investisseurs du fonds sous forme de crédits carbone, ce qui leur permet de réduire leur empreinte.

Nous sommes dans une situation gagnant-gagnant où l’impact généré par le projet va au-delà de simplement séquestrer du carbone. Ce modèle nous aide à accéder à des ressources qui auraient été hors de portée pour nous et pour notre lutte contre la pauvreté. Nous sommes désormais en mesure de fournir aux agriculteurs des ressources qui améliorent concrètement leur vie quotidienne et qui sont à la mesure de leurs moyens : l’objectif global du projet est d’améliorer la vie de 30 000 familles et de convertir 35 000 hectares à des usages agricoles durables”.

Livelihoods : Qu’est-ce qui a changé dans leur vie au quotidien ?

Wangu Mutua : “La plupart des agriculteurs en zone rurale dans l’ouest du Kenya n’ont pas d’autre source de revenus que la production de leur ferme. Ils investissent beaucoup de temps et de sueur pour rendre leurs fermes productives, mais la plupart du temps, la quantité des efforts qu’ils consacrent n’équivaut pas à un résultat satisfaisant.

Ce que nous réussissons avec le soutien de Livelihoods c’est de faire en sorte que les efforts qu’ils déploient dans leur exploitation, pour la production de lait, de maïs ou pour adopter de nouvelles pratiques agricoles, les aident à augmenter leurs revenus et améliorer leurs moyens de vivre. Notre objectif est de les aider à ce que leur production leur permette de réaliser leurs rêves et aspirations pour une vie meilleure, pour eux-mêmes et leur famille. Les Household Roadmaps (Plan d’Action du foyer) les solutions d’épargne et de crédit mises à leur disposition au niveau du village font partie des activités que nous mettons en place soutenir cette démarche.

Aujourd’hui, les agriculteurs qui sont très impliqués dans le projet ont amélioré la productivité de leur ferme. Ils peuvent désormais scolariser leurs enfants, payer les soins médicaux, améliorer la santé de leurs vaches et ainsi augmenter leur production laitière. Sur le plan émotionnel, toutes ces réalisations sont essentielles car elles leur donnent un but pour poursuivre leurs efforts et réussir dans leur activité au quotidien ».

Livelihoods : Quelles sont les solutions mises en place pour améliorer la connexion au marché ?

Wangu Mutua : “Lorsqu’ils vendent leur production laitière individuellement, ils ne peuvent pas obtenir de prix compétitifs. Car les acheteurs favorisent les grands volumes qui réduisent leurs frais de transport. Les acheteurs en gros paient le prix du lait en fonction du volume. Nous avons soutenu la création de 15 coopératives jusqu’à présent, pour aider les agriculteurs à se regrouper, à vendre le lait collectivement, à augmenter leurs volumes et donc à obtenir de meilleurs prix.

Le modèle Livelihoods nous a permis de nous associer à Brookside Dairy, qui est le premier acteur du secteur laitier en Afrique de l’Est. Ensemble, nous construisons une chaîne d’approvisionnement durable au profit des agriculteurs. Brookside Dairy s’est engagé à acheter du lait de Mount Elgon pendant toute la durée du projet, soit 10 ans.

Ces coopératives impliquent également de plus en plus de jeunes agriculteurs, car ils se rendent compte qu’ils peuvent pratiquer l’agriculture et obtenir des revenus. Collecter, transporter le lait, l’acheminer jusqu’à la coopérative et le vendre à un prix intéressant est une activité intéressante pour eux”.

Livelihoods : Comment le projet contribue-t-il à préserver les ressources naturelles en eau autour du Mont Elgon ?

Wangu Mutua : “L’écosystème du Mont Elgon est l’une des principales ressources en eau au Kenya. De nombreuses rivières partent du Mont Elgon lui-même, se déversant sur les lacs et fournissant de l’eau à de nombreuses communautés. L’exploitation des terres autour du Mont Elgon est un élément central, car l’érosion et la dégradation des sols peuvent conduire à ce que de grandes quantités de nutriments sont déversés dans l’eau au lieu d’être retenues dans le sol, ce qui pourrait augmenter sa fertilité. Les pratiques agricoles durables aident à retenir tous les éléments nutritifs dans le sol au lieu de se retrouver dans l’eau. Cela permet de limiter les épisodes d’inondation, préserver les ressources en eau et protéger les habitants des villages en aval.

Nous avons également connu des cas où les nutriments du sol se sont retrouvés dans les lacs, par exemple le lac Victoria, où ils alimentent la fameuse jacinthe d’eau, ce qui crée des problèmes plus complexes encore. La formation dont bénéficient les agriculteurs comprend un volet sur la gestion du sol pour éviter ce déversement dans les lacs et rivières ».

Livelihoods : Quels sont les prochains défis pour le projet et Vi Agroforestry dans les années à venir ?

Wangu Mutua : « Sur le terrain, nous mettons en œuvre un projet, qui est aussi complexe qu’ambitieux, car de grande échelle. Le modèle Livelihoods aborde des questions clés à différents niveaux : au niveau des exploitations agricoles, nous traitons de l’interaction et de la gestion des sols, de la production laitière, de la production de différentes cultures ; tandis que dans les coopératives, nous traitons de la gouvernance, de la commercialisation et du prix du lait. Au niveau du carbone, nous avons mis en place une méthodologie de calcul et de vérification très rigoureuse.

En tant qu’ONG, la conception et la mise en œuvre du projet avec Livelihoods ont été synonymes d’une transition pour nous. Nous mettons à disposition beaucoup plus de compétences et de ressources, pour aider les agriculteurs à s’approprier et à mettre en œuvre le projet au quotidien. Lorsque les agriculteurs prendront la direction des opérations, nous pourrons garantir la pérennité des différentes activités du  projet sur le long terme. Mais cela prend du temps, car il faut transformer les mentalités, accompagner les compétences tout en traitant des sujets complexes tels que la gestion des sols, la préservation de l’eau et la transition vers une agriculture durable.

Il s’agit d’un projet très holistique qui aide chaque partie prenante à passer au niveau supérieur. Ce qui est satisfaisant, c’est d’observer tous ceux qui veulent s’impliquer, sortir de leur zone de confort et relever les défis ensemble. Tous les acteurs unissent leurs forces et s’entraident pour trouver les solutions efficaces pour générer de l’impact à échelle : il s’agit d’un défi encourageant. »

 

Photos : Gérard Tordjman / Livelihoods Funds.

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