Interview de Serge Rajaobelina, Président de l’ONG Fanamby, et de Dominique Roques, Directeur partenariats et promotion des ingrédients naturels de Firmenich.
Fanamby est une ONG malgache qui agit pour la préservation de la biodiversité très riche de Madagascar. Partant du constat que la pauvreté est une cause profonde de la dégradation des écosystèmes, Fanamby s’est engagée dans des actions de développement avec les petits producteurs de l’Île.
Firmenich est l’un des quatre investisseurs du « Fonds Livelihoods pour l’agriculture familiale » aux côtés de Danone, Mars et Veolia. L’entreprise familiale figure parmi les leaders mondiaux de la production d’arômes et de parfums pour l’industrie alimentaire et la parfumerie.

Livelihoods Venture : Quels sont les grands enjeux de la production de vanille pour une ONG comme Fanamby et pour un industriel comme Firmenich ?

Serge Rajaobelina : Fanamby est une ONG qui a été créée avec l’objectif de préserver des espèces endémiques et l’environnement unique de Madagascar. Comme le principal enjeu à Madagascar est la pauvreté, nous savons que le meilleur moyen de préserver la biodiversité d’un territoire, c’est de permettre aux gens qui y habitent d’arriver à vivre durablement de leurs ressources naturelles. Nous accompagnons donc toutes nos actions de conservation d’activités économiques basées sur l’environnement mais qui en même temps contribuent à le protéger.
Madagascar est le premier producteur de vanille au monde et cette culture se prête très bien à des techniques d’agroforesterie. Nous avons donc cherché tout naturellement à intégrer les producteurs dans nos actions de conservation. L’enjeu est crucial. On pourrait croire que les prix mirobolants de la vanille profitent aux fermiers mais c’est loin d’être le cas pour la majorité d’entre eux. Ils sont complètement en bout de chaîne de la vanille. Ils sont enfermés dans une relation à court-terme qui ne leur donne aucune visibilité sur l’avenir. Ceci a un impact direct sur l’environnement. Quand ils n’arrivent pas à vivre de leur production agricole, ils peuvent être tentés par la coupe illégale de bois, parfois dans des zones protégées, ou l’abattis-brûlis pour étendre leur production. La spéculation sur la vanille dégrade le climat social dans les villages avec le vol de vanille sur pieds. Pour retrouver un marché de la vanille stable, il faut donc commencer par proposer aux fermiers des solutions sociales, économiques et environnementales efficaces et qu’ils peuvent mettre en œuvre.

Dominique Roques : Firmenich utilise 170 familles d’ingrédients naturels provenant des quatre coins du monde, dont la vanille représente une part importante. C’est un ingrédient extraordinaire ! Il s’utilise bien sûr comme arôme dans les yaourts et les glaces mais aussi en parfumerie, où il joue un rôle capital, quoique très peu connu, dans l’élaboration de nombreuses formules.
Depuis deux ans, la vanille traverse une crise majeure, marquée par des qualités en baisse, des prix délirants et une spéculation omniprésente. Cela complique évidemment notre activité et les relations avec nos clients. Mais le plus grave, c’est que ces crises successives mettent véritablement en danger la production de vanille naturelle. Comment expliquer à nos clients qu’ils vont devoir payer plus cher un produit dont la qualité se dégrade ? C’est pour cette raison que beaucoup d’acteurs se tournent désormais vers la reformulation et la vanille de synthèse.
La vanille est l’un des produits naturels les plus nobles et les plus emblématiques de la planète. Les acteurs de la chaîne ont donc une responsabilité immense. Il est de notre devoir collectif d’empêcher que l’image de ce produit ne se dégrade et que les volumes ne continuent de diminuer. C’est dans ce sens que Firmenich s’engage depuis plus de 10 ans à Madagascar, avec des partenaires et fournisseurs locaux.

« Avec le projet Livelihoods, tout est transparent du début à la fin, pour les fermiers comme pour les acheteurs ».

Serge Rajaobelina, Président de l’ONG Fanamby.

L.V : En quoi l’approche du projet vanille Livelihoods est-elle innovante et comment répond-t-elle aux enjeux des fermiers comme des entreprises ?

Serge Rajaobelina : L’objectif pour les producteurs est de réduire leur dépendance à la vanille. La majorité des producteurs de vanille n’a pas d’autres sources de revenus. Quand les prix s’écroulent, ils se retrouvent sans rien. Et quand les prix grimpent, ils sont pris dans le tourbillon de la spéculation. La force et l’originalité du projet vanille Livelihoods est de permettre à des fermiers de produire de la vanille de qualité mais sans qu’elle ne soit leur unique source de revenus. Le projet Livelihoods est situé dans une zone où pousse aussi du girofle, du poivre et du café. Avec ce projet, on va développer la vanille dans une économie rurale diversifiée et donc plus stable. L’avenir pour les producteurs de vanille malgaches passent par la diversification des productions et des sources de revenus pour qu’ils ne soient plus dépendants de la monoculture de la vanille. De plus, en permettant aux producteurs de gérer eux-mêmes la transformation de la vanille et sa vente à travers un Groupement d’Intérêt Economique (GIE), on leur permet de prendre en main leur avenir. Ils ne seront plus soumis à une multitude d’intermédiaires qui avaient le pouvoir de décider des prix et des quantités. Avec le projet Livelihoods, tout est transparent du début à la fin, pour les fermiers comme pour les acheteurs.

Dominique Roques : Pour des entreprises comme la nôtre, la dispersion des producteurs présente une difficulté majeure. La culture de la vanille s’étend sur des zones très vastes, où la population vit dans des conditions extrêmement difficiles. Traiter avec des milliers de producteurs est un immense défi ! Le projet Livelihoods apporte une réponse forte à ce problème en fédérant 3 000 producteurs, qui prendront désormais en main la production de vanille de A à Z avec des méthodes améliorées.
Si cette initiative a pu voir le jour, c’est grâce à la qualité et au poids économique des partenaires qui se sont unis pour la soutenir : les ONG de terrain, l’équipe des fonds Livelihoods et les industriels concernés ont mis en commun leurs expériences et leurs ressources pour développer une solution totalement intégrée. Face à la complexité d’un tel projet, la qualité des partenaires est un facteur décisif.

« Cette initiative est possible en raison de la qualité et du poids économique des partenaires qui sont réunis autour de la table ».

Dominique Roques, Directeur partenariats et promotion des ingrédients naturels de Firmenich.

L.V : Le projet vanille-Livelihoods sera mené sur 10 ans. Qu’est-ce qu’une telle durée change pour les fermiers et qu’est-ce qu’elle implique pour un industriel ?

Serge Rajaobelina : Nous avons affaire à des fermiers qui vivent en deçà du seuil de pauvreté et qui ont une très faible capacité d’investissement. Le fait que les fonds Livelihoods préfinancent leur formation et l’appui technique sur 10 ans, la création d’associations de producteurs et du GIE qui va maîtriser la transformation et la commercialisation change complètement la donne. Ce projet offre aux fermiers la possibilité de transformer en profondeur leurs méthodes de travail et leurs conditions de vie. L’engagement d’achat sur 10 ans des entreprises leur donne de la visibilité et de la stabilité pour réussir cette transformation.  Pour une ONG comme Fanamby, cet engagement à long terme nous donne le temps nécessaire pour faire évoluer les pratiques agricoles afin qu’elles profitent aux fermiers comme à l’environnement.

Dominique Roques : Firmenich mène depuis longtemps une politique forte d’approvisionnement responsable, avec pour élément essentiel la fidélité à nos fournisseurs et à nos partenaires. La nouveauté du projet Livelihoods, c’est que nous nous engageons sur des chiffres et des volumes sur une durée de 10 ans. Évidemment, cela représente un certain risque pour une entreprise. Mais vu l’enjeu, c’est un risque qui vaut la peine d’être couru, selon nous ! Avec ce projet, nous voulons contribuer à la création d’un nouveau modèle permettant d’agir sur tous les paramètres de la chaîne, de l’économie domestique des familles paysannes malgaches à la transformation et à la vente de la vanille.

Interview réalisée par Nishal Ramdoo / Livelihoods Venture.
Photos : Mika Andrianoelison ; Firmenich ; dr322 ; Unclesam.

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